Lundi 28 juillet 2008 1 28 /07 /2008 00:02

Si votre tragédie m’a fait pleurer, nos mères aussi ont pleuré. Et, face aux cercueils anonymes, elles n’ont même pas pu reconnaître le nom de leur fils, écrit la responsable médias d’As-Safir


Evidemment, vos larmes ont fait le tour des télévisions du monde "libre". Et, moi-même, en essayant de deviner laquelle est Mme Regev et laquelle est Mme Goldwasser, je me suis surprise à verser des larmes. Eh oui, j'ai pleuré. Est-ce parce que vous, Mesdames, vous êtes des mères qui ont perdu un fils ? A cause de la coïncidence des événements qui ont lieu de part et d'autre de notre frontière ? Ai-je oublié que vos fils étaient des soldats et qu'ils auraient pu me tuer ? Quoi qu'il en soit, votre image m'a fait pleurer. J'ai même lâché un mot de compassion : "Ya haram !" [Les malheureuses !]


Votre image était de l'info pour la BBC, pour CNN et même pour Al-Jazira dans sa version en langue anglaise. En tant que journaliste, je savais que, d'un point de vue professionnel, le moment fort de l'échange des prisonniers a été celui où vous avez appris que vos fils étaient morts.
C'était plus important que l'image de Samir [Kuntar] et des 206 martyrs [arabes] rapatriés. Deux cent six, ça fait beaucoup. Ça fait même un tas, mais un tas anonyme. Car vous, Israéliens, vous avez inventé une nouvelle torture. Elle consiste à parler aux parents endeuillés le langage des nombres. En désignant leurs enfants par des numéros, vous les dépouillez de cet attribut d'humanité que sont leurs noms.


Chère Mme Regev, essayez de vous imaginer le corps de votre fils perdu au milieu de 206 cercueils, tous identiques, de même dimension et de même couleur. Imaginez-vous en train de pleurer non pas devant le cercueil de votre fils et devant les caméras compatissantes du monde entier, mais devant plus de deux cents cercueils, perdue au milieu d'autres mères en pleurs, montrées comme si elles étaient un troupeau reniflant comme si cela permettait de retrouver le défunt à l'odeur. Figurez-vous en train de passer au milieu de cercueils numérotés. Vous pourriez vous dire, certes, que tous ces morts vous sont chers, mais vous ne saurez qu'après une pénible attente lequel est celui de votre fils.


Chère Mme Regev, chère Mme Goldwasser, je vous ai dit que je n'ai pas pu retenir mes larmes. Eh oui, nous pleurons aussi. Vous le savez et vous nous avez probablement déjà vues sur votre écran, puisque les télévisions du monde entier ont tendance à souligner exagérément ce trait de notre caractère. Les gens ont pris l'habitude de nous voir en pleurs. Cela leur paraît normal. Dès qu'on regarde des informations sur la Palestine, sur l'Irak ou sur le Liban, on voit des mères pleurer, des pères pleurer, des frères pleurer, des orphelins pleurer. Les larmes sont l'élément incontournable de toute image télévisée nous concernant. Nos larmes sont si courantes qu'elles n'émeuvent plus le téléspectateur occidental. Les vôtres, en revanche, paraissent insupportables, même à nous. Imaginez donc !


Chères Mesdames, dois-je vous demander pourquoi vous êtes venue ici ? Quelqu'un de sensé vient-il ici vivre avec ses enfants ? Quant à moi, vous le savez, j'y suis née. Je ne regrette pas d'avoir pleuré. Cela m'a même plutôt réconfortée de retrouver en moi un reste d'humanité que je pensais perdue. Je vous jure que sans la résistance [libanaise] et sa capacité à alléger notre assujettissement en vous rendant coup sur coup, je n'en aurais pas été capable. Sans elle, j'aurais été animée d'une haine indomptable, celle des vaincus.


Doha Chams
As-Safir

Courrier international


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Publié dans : PALESTINE, GAZA, ISRAËL - Communauté : Les antilibéraux
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