Mercredi 22 octobre 2008
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Avec la crise financière, beaucoup d'Argentins regrettent amèrement d'avoir choisi de
confier leur retraite à des fonds de pension. Le gouvernement envisage de supprimer le système privé.
L'Argentine disposait jusqu'en 1994 d'un système national de prévoyance sociale qui, fondé sur un pacte de solidarité intergénérationnelle, faisait financer les retraites par les actifs. Mais,
peu à peu, on a cessé de financer le système au profit de la réforme inspirée de la "nouvelle orthodoxie de la prévoyance" que préconisait la Banque mondiale. Selon cette conception, les systèmes
par répartition étaient économiquement inefficaces et socialement injustes. Il fut alors proposé de les remplacer par un programme d'épargne retraite sur des comptes bancaires individuels. Dans
les faits, on a fini par mettre en place un système mixte ne laissant plus qu'un rôle résiduel à la retraite par répartition et ouvrant la porte à l'administradora de fondos de jubilaciones y
pensiones (AFJP, fonds de pension). Une majorité d'Argentins apporta son soutien à cette réforme, incitée en cela par la crise du régime public de retraites, la propagande de l'Etat, les
pressions des entreprises et les promoteurs de l'AFJP qui, dans les années 1990, allaient d'entreprise en entreprise pour offrir des gadgets et promettre le paradis à tous ceux qui céderaient
leurs cotisations aux banques. Mais les résultats furent catastrophiques.
Les responsables de l'AFJP ont spéculé sur les marchés financiers, avec des conséquences terribles pour les salariés. Puis, lorsque la crise économique s'aggrava à la fin des années 1990, ils se
transformèrent en créanciers de l'Etat à des taux usuraires. Les salariés n'eurent guère de solutions face à cette escroquerie colossale orchestrée par l'Etat et les banques. En effet, bien que
le système soit mixte, ceux qui commençaient à cotiser ne disposaient que de trente jours pour choisir de rester ou non dans le régime par répartition et, s'ils le quittaient, ils se voyaient
orientés vers le régime par capitalisation sans possibilité de faire marche arrière. De plus, le gouvernement du président de l'époque, Carlos Menem, et les promoteurs de l'AFJP rivalisaient
d'enthousiasme pour faire la réclame des avantages de la capitalisation, tandis que les entreprises et même certains syndicalistes faisaient pression sur les travailleurs pour qu'ils ne
choisissent pas la répartition.
Ce bel échafaudage fut présenté comme une modernisation du système de prévoyance allant de pair avec la grande ambition de Menem, qui voulait faire entrer l'Argentine dans le cercle des pays
développés. Pourtant, seuls 17 pays ont mis en place un système de prévoyance dans lequel le régime par capitalisation privée avec fonds de pension était obligatoire ou volontaire : l'Argentine,
la Bolivie, le Brésil, la Colombie, le Costa Rica, le Chili, le Salvador, l'Espagne, le Honduras, le Mexique, le Panama, le Pérou, la République dominicaine, la Bulgarie, la Fédération de Russie,
le Kazakhstan et l'Ukraine. Soit une grande majorité de pays en développement.
La mise en place du régime de retraite par capitalisation s'est traduite par une augmentation exponentielle du nombre d'Argentins non couverts. En 2003, selon une estimation de la Banque
mondiale, 1 217 568 personnes de plus de 65 ans, soit 35 % de cette frange de la population, ne touchaient ni retraite ni autre pension. A l'horizon 2025, annonçaient alors les projections, ce
chiffre devrait atteindre 56 %. Cette situation s'expliquait par le faible approvisionnement du système dans un contexte de chômage fort et de travail au noir répandu, mais aussi par la réforme
de 1993, encouragée par la Banque mondiale elle-même, qui repoussa de cinq ans l'âge de la retraite et fit passer la durée d'activité nécessaire de 20 à 30 ans. Le gouvernement de Néstor Kirchner
se vit alors contraint d'intervenir pour éteindre l'incendie, instaurant en 2004 un moratoire qui bénéficia à près de 1,5 million d'Argentins et permit à plus de 80 % de la population en âge de
partir à la retraite d'être couverts. C'est là l'un des pourcentages les plus élevés de la région, mais que l'on doit exclusivement à l'intervention de l'Etat.
Une bonne part des Argentins connaît l'histoire du régime par capitalisation et ses conséquences ruineuses pour le pays. Pourtant, le régime d'épargne individuelle n'a toujours pas changé. Pire,
de nombreuses personnes l'ont de nouveau choisi, volontairement ou par omission, lorsqu'on leur a offert, en 2007, la possibilité de repasser au régime par répartition, fait inédit en quatorze
ans d'existence du système mixte. Pour mettre fin à cette hémorragie, le gouvernement de Cristina Fernández de Kirchner semble désormais prêt à faire disparaître définitivement ce système qui
n'a jamais eu d'autre priorité que la rentabilité des établissements bancaires. Le gouvernement se retrouve aujourd'hui à devoir courir à la rescousse des cotisants en ordre dispersé. Mieux vaut
tard que jamais.
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