Jeudi 23 octobre 2008
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Pour l'archevêque de Canterbury, le fait de parler du marché comme d'un organisme autonome, doté d'une volonté propre, relève du fondamentalisme religieux.
Rowan Williams : Archevêque de Canterbury
Vendre la dette d'autrui, sans avoir de comptes à rendre à quiconque, a permis à beaucoup d'investisseurs de gagner des sommes astronomiques ces dernières années. A la base, un prêt est une
transaction qui permet à quelqu'un d'atteindre un objectif spécifique, comme monter une entreprise ou acheter une maison.
Le prêteur potentiel identifie ce qui pourrait constituer une garantie raisonnable pour le présent et pour l'avenir (actifs actuels, revenus futurs), et tranche en conséquence. Mais, dans le cas
de transactions complexes et à grande échelle, la dette de l'un devient inévitablement une partie de la garantie offerte par l'autre à un client potentiel. La ligne jaune est franchie lorsque
le crédit ne sert plus du tout à aider quelqu'un à atteindre un objectif spécifique, mais vise uniquement à générer du profit, en misant parfois sur la défaillance d'un partenaire, comme
c'est le cas avec la vente à découvert, aujourd'hui interdite au Royaume-Uni. [Cette opération consiste à emprunter un titre à un intermédiaire financier pour le vendre, puis le racheter afin de
le rendre à son propriétaire. Elle n'est lucrative que si la valeur du titre baisse entre la vente et le rachat : c'est donc une manière de spéculer à la baisse.]
Cette crise met en lumière l'irréalité fondamentale de la situation : la vérité, c'est qu'une richesse pratiquement inconcevable a été générée par une fiction tout aussi inconcevable - des
jeux d'écritures sans autre conséquence concrète que l'enrichissement des opérateurs en Bourse. Mais, alors que nous découvrons à quel point les rois de la finance sont nus, nous avons au
moins l'occasion, au sein du gouvernement et de la société tout entière, de nous poser quelques questions. Certaines sont élémentaires et pratiques. Puisque l'ampleur du risque que font courir
ces mécanismes financiers à la stabilité sociale est aujourd'hui démontrée, il n'est plus possible de prétendre que l'univers financier peut continuer à évoluer en dehors de toute surveillance ou
réglementation. Affirmer qu'aucun marché spéculatif ne peut survivre longtemps s'il ne repose pas sur la prospérité commune ne revient pas à plaider pour une centralisation rigide de type
soviétique. Un Etat précaire ou affaibli peut brièvement offrir une occasion en or de faire des profits, mais il ne peut pas maintenir des institutions fiables.
En l'absence de stabilité sociale, tout le monde finira par souffrir de la crise, y compris le plus ingénieux et le plus audacieux des spéculateurs. Il ne s'agit pas de choisir entre le contrôle
total et la déréglementation totale, mais d'identifier les caractéristiques et les pratiques présentant un risque inacceptable pour la société. C'est ce qui a conduit, par exemple, à
l'interdiction de la vente à découvert.
Le plus grand problème, derrière tout cela, est d'ordre moral. Nous en sommes venus à parler des capitaux ou du marché comme s'il s'agissait d'individus agissant en fonction d'objectifs et de
stratégies propres, capables de faire des choix et de délibérer raisonnablement des moyens d'atteindre un but. Nous oublions que c'est nous qui avons créé ces entités. Les marchés ne sont que
des assortiments de pratiques, d'habitudes et de conventions surgies d'un mélange de choix et de possibilités. Dès lors que nous parlons d'eux comme s'ils menaient leur vie indépendamment des
actions et des relations humaines nous tombons dans des erreurs destructrices.
Nous attendons de cette abstraction nommée marché qu'elle produise du bien commun et qu'elle régule ses excès potentiels par une sorte de sens inné de la prudence, comme le ferait un organisme
vivant ou un écosystème. Nous demandons aux entreprises de faire preuve de responsabilité sociale et de sens moral. Et nous oublions ainsi que le marché ne fonctionne pas comme une grande
conscience individuelle et qu'une entreprise est gérée par de nombreuses personnes chargées de faire des choix en fonction de priorités, mais n'est pas une machine gouvernée par des lois
inexorables.
Cette mentalité transforme la relation spécifique du prêteur et de l'emprunteur, liée à un objectif réel, en une machine à fabriquer des pseudo-choses, des actifs dématérialisés qui causent
toutefois (quand la mécanique est enrayée) des dégâts bien réels aux hommes et aux institutions. Le principal défi dans la crise actuelle est de parvenir à reconnecter l'argent à la réalité
matérielle, c'est-à-dire à la production de choses réelles ou à la réalisation d'objectifs humains qui ont quelque chose à voir avec une vision partagée de ce qui est bon pour la communauté
humaine, au sens le plus large du terme.
Naturellement, le monde des affaires n'est pas celui de la philanthropie. La recherche du profit est une motivation légitime (à défaut d'être hautement morale) et la définition du bien commun
peut être élastique. Il est également vrai, dans certaines circonstances, que l'allégement de la réglementation, en vue de permettre aux entrepreneurs et aux innovateurs de créer de la richesse,
est nécessaire pour faire sortir des populations entières de la pauvreté. Mais c'est faire preuve de fondamentalisme que de dire que cela suffira à produire partout de la justice et de la
stabilité.
"Fondamentalisme" est un terme religieux qui n'est pas déplacé dans ce contexte. Il y a déjà longtemps, Karl Marx avait observé comment le capitalisme débridé pouvait devenir une sorte de
mythologie capable d'attribuer une réalité et des pouvoirs à des choses inanimées. Il avait au moins raison sur ce point.(1) Le fait d'attribuer une réalité indépendante à des choses que l'on
a soi-même créées correspond exactement à la définition de l'idolâtrie dans les religions juive et chrétienne. Les angoisses et les désastres actuels devraient nous apprendre, comme le dit la
Bible, à "nous garder des idoles".
Les mythologies et les abstractions, les pseudo-objets de la culture financière moderne ont besoin de toute urgence de leurs propres Christopher Hitchens ou Richard Dawkins. [Ces deux athées purs
et durs ont respectivement publié God Is Not Great [Dieu n'est pas grand], éd. Twelve, 2007, non traduit en français, et Pour en finir avec Dieu, Robert Laffont, 2008.] Nous devons redécouvrir
notre propre capacité à choisir, ce qui suppose d'acquérir la faculté de discerner la vraie foi de la fausse et de réapprendre le face-à-face avec autrui, qui est l'une des composantes
inévitables de la confiance humaine.
Rowan Williams
The Spectator
COURRIER INTERNATIONAL (espace abonné)
(1) et sur bien d'autres
Le capitaliste n’a plus aucune activité sociale hormis celle d’empocher les revenus, de détacher les coupons et de jouer à la Bourse, où les divers capitalistes se dépouillent
mutuellement de leur capital. Le mode de production capitaliste, qui a commencé par évincer des ouvriers,
évince maintenant les capitalistes et, tout comme les ouvriers,
il les relègue dans la population superflue, sinon dès l’abord dans l’armée industrielle de réserve. Engels
Socialisme
utopique et socialisme scientifique
Publié dans : RÉFLEXIONS, ANALYSES
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