Par Ilia Kramnik, RIA Novosti,
A un moment donné, il a été de bon ton de remercier les architectes de la CEI (Communauté des Etats indépendants) pour
le "divorce pacifique des pays de l'URSS". A vrai dire, il a été presque pacifique. La mention des "petits ennuis" comme la Transnistrie, le Karabakh, l'Ossétie du Sud et l'Abkhazie, les
événements en Asie centrale et ceux qui ont gagné un peu plus tard la Tchétchénie a été considéré comme déplacée au sein de la partie de la population animée par des idées
libérales.
En fait, la Tchétchénie a tout de même été souvent évoquée, cependant, pas en tant que conflit postsoviétique, mais
comme un "nouveau crime de la soldatesque russe" (de l'empire, du régime...). Dans l'ensemble, on estimait que le démembrement de l'Union soviétique s'était produit de façon pacifique, et de
nombreuses personnes préféraient ne pas se souvenir des victimes des conflits dans la partie sud de l'ex-URSS : d'après différentes sources, on en compte de quelques centaines de milliers à 2-3
millions. L'essentiel est "qu'aucune guerre civile nucléaire n'a eu lieu" ou, pour le dire autrement, "qu'il n'y a pas eu de guerre entre la Russie et l'Ukraine".
Cependant, plus le démembrement de l'Union soviétique s'éloigne dans l'histoire, mieux on comprend que la menace d'une
guerre de ce type n'a pas disparu. Au contraire, elle devient d'année en année plus probable, et la raison de ce phénomène n'est pas dans les "visées agressives du Kremlin".
L'Etat ukrainien, qui a surgi deux fois - en 1917 et en 1991 - sur les ruines de l'Etat russe, s'est inspiré dès le
début de la négation catégorique du "passé russe" de l'Ukraine indépendante. Le pouvoir russe - celui de Saint-Pétersbourg ou de Moscou - n'a été considéré que comme un colonisateur et un
occupant, et toutes ses actions ont été interprétées exclusivement dans cette optique. Ce point de vue a toujours trouvé des adeptes : pendant la Grande Guerre patriotique, de nombreux
détachements de collaborationnistes agissaient en Ukraine (le pouvoir actuel les qualifie de défenseurs de la patrie, qui luttaient à la fois contre les occupants allemands et soviétiques). Après
1991, il est devenu prédominant dans de nombreuses régions ukrainiennes et, à en juger par les faits, également dans les échelons supérieurs du pouvoir ukrainien.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, le nombre d'Ukrainiens contaminés par la propagande antirusse a été suffisant
pour former une division SS et quelques détachements de police, ainsi qu'un grand nombre de groupements plus modestes de collaborationnistes qui agissaient tous principalement en qualité
de forces de sécurité et de répression. En outre, bien avant la formation de ces détachements, les occupants nazis s'étaient appuyés sur l'OUN, Organisation des nationalistes ukrainiens, dont
les leaders - Stepan Bandera, Roman Choukhevitch et d'autres - comptaient sur l'aide du IIIe Reich pour obtenir la création d'un Etat ukrainien indépendant. Cet objectif en lui-même n'était
nullement répréhensible, le droit des nations à l'autodétermination devant être respecté, et l'Ukraine indépendante ayant certainement le droit d'exister, mais il a été très rapidement discrédité
par les méthodes employées pour l'atteindre.
Les actions des hommes de Bandera - membres de l'OUN - contre la Pologne puis contre l'URSS, qui s'étaient accompagnées
de massacres de civils et d'une participation à l'extermination des Juifs et autres "non-aryens" sur les territoires occupés par l'Allemagne hitlérienne, réduisirent rapidement à néant les
chances de succès de l'OUN. Les hommes de Bandera furent associés à juste titre aux occupants nazis, qui étaient leurs protecteurs et leurs principaux sponsors.
Cependant, les Allemands trouvèrent en la personne de l'OUN un allié peu sûr : à partir de l'automne 1943, alors que la
Wehrmacht reculait déjà au niveau du territoire de l'Ukraine, certains détachements de nationalistes attaquèrent en effet des unités allemandes. Certains membres de l'OUN rejoignirent des
détachements de partisans soviétiques, mais nombre d'entre eux, une fois dans les arrières de l'Armée soviétique, reprirent leurs actions contre l'URSS. Après la défaite de l'Allemagne, l'OUN
reçut un nouveau sponsor : ses membres furent soutenus par les services de renseignement occidentaux, et l'activité des nationalistes en Ukraine occidentale se poursuivit, en s'éteignant peu à
peu, jusqu'en 1954.
Pourquoi ce long rappel historique ? Le fait est qu'à un moment donné, pour mener une longue guerre terroriste contre
la Russie (elle s'appelait alors l'URSS), il a suffi d'une organisation clandestine "éduquée" sans aucun soutien des autorités. A présent, la situation est pire. La haine de la Russie a déjà
été inculquée à toute une génération d'écoliers : il suffit de parcourir les blogs des Ukrainiens nés en 1990 et après pour découvrir une immense proportion de textes au contenu russophobe.
De plus, à en juger par les actions des autorités ukrainiennes qui attribuent le titre de héros aux leaders des nationalistes, ce genre d'éducation bénéficie du soutien de l'Etat.
La propagande antirusse agit également dans l'Est et le Sud de l'Ukraine, traditionnellement pro-russes. Il suffit de
parler avec ceux qui vivent à Kharkov, Donetsk, en Crimée, à Odessa et dans d'autres régions du sud du pays, pour s'informer sur les tendances de l'enseignement dans les écoles ukrainiennes,
avant tout en ce qui concerne l'histoire, interprétée presque exclusivement sous un jour antirusse. La fermeture des écoles russes et l'étouffement du russe en tant que langue de communication
dans la société conduisent souvent, en fin de compte, à des conflits de générations : dans des familles où les parents sont tout à fait tolérants, les enfants deviennent des nationalistes
ukrainiens.
La poursuite de la propagande orientée sur l'hostilité envers la Russie et les accusations formulées à l'encontre des
autorités russes auxquelles on attribue toutes sortes de crimes contre l'Ukraine, entre autres le "refus de se repentir de l'Holodomor"(1), peuvent avoir au bout du compte des conséquences très
lourdes. La division de l'Ukraine d'après le facteur ethnique et linguistique est de plus en plus évidente ces dernières années entre l'Est et le Sud, russophones, et l'Ouest où l'on parle
l'ukrainien. L'hostilité envers la Russie et tout ce qui est russe, qu'on tente d'inculquer dans l'Est et le Sud du pays, ne rend nullement "loyale" la population de ces régions.
D'aucuns en Ukraine, et au-delà de ses frontières, brûlent d'envie de déclencher une guerre. Certains ont grand besoin
d'une guerre. Une guerre qui dresserait les Ukrainiens les uns contre les autres, une guerre à laquelle la Russie serait obligée de participer. Cependant, la Russie n'a pas besoin de cette
guerre. La Russie peut coopérer avec une Ukraine indépendante, qui se comporte en bon voisin, n'aspire pas à adhérer à l'OTAN, conserve sa neutralité, qui soit, si elle le désire, membre de
l'OTSC (Organisation du Traité de sécurité collective), une Ukraine où les citoyens jouissent du droit de parler russe, de recevoir un enseignement en russe et d'employer le russe autant que
l'ukrainien dans les instances officielles. Cette communauté, à l'instar de celle de la Russie et de la Biélorussie, a toutes les chances d'être un succès.
Cependant, la Russie pourrait profiter également d'une division de l'Ukraine. Mais, dans ce cas, l'histoire sera bien
plus triste : il y aura d'un côté des régions de l'Est et la Crimée réunies au sein d'un district fédéral ukrainien appartenant à la Russie, et de l'autre la chaudière ouest-ukrainienne
russophobe bouillonnante de haine. Et son éventuelle occupation ne réglera rien : même les tout-puissants MVD (Intérieur) et MGB (Sécurité d'Etat) de l'URSS avaient mis 10 ans pour venir à bout
des réseaux clandestins ukrainiens.
Dans ce petit monde, il n'y aura jamais ni développement durable, ni bon voisinage. Ce petit monde n'est nécessaire
ni à la Russie, ni à l'Ukraine. C'est l'Occident qui en a le plus besoin : l'exemple de la Seconde Guerre mondiale et de l'après-guerre nous prouvent qu'il n'y a, sur ce point, aucune différence
entre l'Allemagne nazie et les membres occidentaux de la coalition antihitlérienne.
NOVOSTI
Notes
(1) Il s'agit en fait des grandes famines qui eurent lieu dans toute une partie de
l'URSS et pas seulement l'Ukraine dans les années 1932-1933, famines dues à la mauvaise gestion de l'agriculture et de l'industrie par la bureaucratie soviétique ...
L'intention d'extermination, ciblée par les autorités soviétiques dans cette famine, est discutée, mais, depuis fin
2006, l'Ukraine a officiellement qualifié l'Holodomor de génocide. Cependant, l'ONU (et l'UNESCO en particulier), ainsi que l'Union européenne, bien que reconnaisant la famine, ne qualifient pas
l'Holodomor de génocide. Quant au parlement de Russie ou des autorités du Kazakhstan, les pays également touchés par Holodomor mais dans la moindre mesure que l'Ukraine, ils rejettent les
accusations de Kiev qualifiant la grande famine de 1932-1933 de "génocide" délibéré du peuple ukrainien orchestré par Moscou, accusation que personne en Ukraine n'a faite.. En juillet 2008, sur
la demande russe, l'Assemblée générale de l'ONU a réfusé d'inscrire à son ordre du jour le point relatif à l'Holodomor en Ukraine uniquement. Selon le représentant russe, « La Grande famine
(Holodomor) n'a pas seulement touché l'Ukraine et on ne saurait accorder une préférence aux victimes d'une région au détriment d'autres »(wikipedia)
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