Jeudi 6 novembre 2008 4 06 /11 /Nov /2008 02:39







Avant même d'avoir pris la moindre initiative, Barack Obama est assuré de laisser son nom dans les livres d'histoire comme l'homme qui a fait sauter, 143 ans après l'abolition de l'esclavage, la dernière chaîne qui limitait encore, symboliquement du moins, la progression des Américains de couleur. Le 20 janvier prochain, il entrera en maître des lieux dans une Maison-Blanche où la présence du dirigeant noir Booker T.Washington, invité par le président (républicain) Theodore Roosevelt, avait fait scandale, il y a un siècle. Le 4 novembre 2008 restera assurément comme la troisième grande date de l'histoire de l'intégration des Africains Américains, après le 22 septembre 1862 et la signature de la Proclamation d'Émancipation par Abraham Lincoln, et le 28 août 1963 et la marche pour les Droits civiques durant laquelle Martin Luther King a proclamé son "rêve".



Il est évidemment tentant de proclamer à cette occasion, comme beaucoup n'hésitent pas à le faire, que l'Amérique a enfin tourné la page du racisme. Barack Obama a lui-même bâti en partie sa carrière, et sa campagne présidentielle, sur l'espoir, et la volonté, de parvenir à un monde "post-racial". En un sens, il a même fait de cette volonté le coeur de son message. Le fait de promettre le "changement" en s'en faisant l'incarnation la plus visible qui puisse être a compensé dans une large mesure le handicap de son absence de bilan, et l'orthodoxie (quand ce n'est pas le flou) de sa vision politique, mélange pragmatique et tout ce qu'il y a d'orthodoxe d'idées progressistes et centristes empruntées aux diverses factions idéologiques du parti démocrate.


Sa promesse d'une Amérique "post-raciale" lui a permis de projeter une image à la fois de champion des minorités aux prises avec la discrimination, et de "rédempteur" dont l'élection en forme de catharsis nationale équivaut, de l'aveu de nombre de ses partisans, à laver les Etats-Unis de leur péché originel (l'esclavage) à leurs propres yeux, et à ceux du reste du monde. Elle a refait du pays cette "ville sur la colline" dont les valeurs, morales et politiques, éclairent le reste de l'humanité. De fait, comme le notait mercredi dans son éditorial le Los Angeles Times , le plus remarquable en ce jour d'après la victoire d'Obama, "c'est à quel point la race du Président-élu paraît, au fond, ce qu'il y a de moins exceptionnel chez lui". Comme si la chose était la plus naturelle du monde, en Amérique tout du moins.


La "race", un facteur important pour 1 électeur sur 5


Pourtant, on sait que "la fin de l'Histoire" est une illusion. Il est certain que Barack Obama n'est pas un "président noir", comme pouvaient aspirer à l'être les politiciens formés à l'école de la politique identitaire qui a prolongé le mouvement des droits civiques (Jesse Jackson, Al Shapton et autres) mais un président des Etats-Unis qui se trouve être en partie d'origine africaine, donc étiqueté "noir" au rayon de la politique américaine, en partie à son corps défendant (mais consentant). Il est non moins certain que la "carte raciale" a joué un rôle important dans son élection, bien qu'elle se soit avérée un atout au lieu du handicap que beaucoup redoutaient. Le fameux "effet Bradley" (s'il a jamais existé) a été inversé.



Contrairement aux craintes qu'on entendait s'exprimer y compris parmi ses propres conseillers, Obama a gagné largement dans les vieux États industriels du Mid West - Ohio, Pennsylvanie, Michigan, dont on disait l'électorat populaire blanc, ouvrier ou rural, tellement raciste qu'il ne voterait jamais pour un Noir. Il a recueilli au final une plus grande proportion du vote des Blancs (43%) que ses prédécesseurs démocrates, Al Gore et John Kerry. Dans les sorties des urnes, 20% des électeurs ont pourtant reconnu que la "race" avait été un facteur déterminant ou important dans leur choix. La majorité de ceux-ci ont fait le choix d'Obama.



Le 44ème président n'a certes pas été élu par le seul "vote noir" (qui ne représente que 12% de l'électorat). Mais il aurait sans doute perdu si les électeurs noirs ne s'étaient pas mobilisés comme ils ne l'avaient jamais fait pour aucun candidat démocrate avant lui, et s'ils n'avaient pas voté en bloc (à plus de 95%) pour lui. Ce vote noir n'a été qu'une des composantes de la coalition qui a réuni sur son nom les Latinos, et les jeunes de toutes les couleurs. Mais il en a été une composante essentielle, et elle lui a permis de l'emporter par exemple dans l'ex-capitale du Sud, la Virginie.



Cette réalité électorale constitue pour lui un vrai défi (ce n'est pas le seul, et peut-être pas le plus redoutable) s'il ne veut pas que la déception remplace très rapidement le moment d'exaltation et de fierté collective légitime de tous les Américains, et des Africains Américains en particulier qui attendent énormément de lui. Il lui faut trouver les moyens de s'attaquer aux plaies qui rongent une minorité qui reste très largement misérable et marginalisée, en dépit de l'émergence d'une bourgeoisie noire aussi aisée et éduquée qu'influente dont lui et son épouse Michelle sont de parfaits représentants.



Encore des défis


Plus de la moitié des détenus dans les prisons américaines sont Noirs, comme le sont la majorité des condamnés à mort. Plus de 70% des naissances ont lieu hors mariage. La majorité des enfants noirs vivent dans des familles monoparentales, et le taux de mortalité infantile est un des plus élevés du monde développé. Les résultats scolaires et universitaires moyens des Noirs américains se sont dégradés en vingt ans, et de manière encore plus spectaculaire quand on les compare à ceux des autres minorités ethniques, les Asiatiques en particulier, mais les Latinos aussi. Le nombre de Noirs dans les institutions universitaires est en baisse spectaculaire, du fait de l'érosion de la politique de "discrimination positive" (dont Obama a indiqué qu'il estime qu'elle peut et doit être remise en cause).



L'élection d'un "frère de race" à la plus haute fonction de l'État est certainement un facteur psychologique très positif pour la communauté noire (et pour les Noirs dans le monde entier). Mais il ne faut pas oublier qu'il y a eu au cours des huit années passées deux secrétaires d'Etat noirs au sommet de l'État (Colin Powell et Condoleezza Rice), qu'il y a eu, et qu'il y a, des Noirs à la tête d'États (Deval Patrick dans le Massachusetts), de grandes villes (Adrian Fenty à Washington), de sociétés de la liste des 500 de Fortune. Et que les Noirs sont représentés au Congrès en proportion de leur population, sans parler du nombre de stars d' Hollywood, de la NBA (baskett), de la NFL (football américain) et de l'athlétisme. Autant de rappels que Barack Obama n'est pas un OVNI, mais que son entrée à la Maison Blanche n'est pas non plus une panacée qui garantit que se referme la page des drames de l'esclavage et de ses séquelles.



"La profonde erreur des sermons du révérend Wright, avait souligné le futur président dans son discours de Philadelphie sur la question raciale dans lequel il avait rompu avec son conseiller spirituel en raison des imprécations de ce dernier contre l'Amérique, n'est pas d'avoir dénoncé le racisme dans notre société. C'est d'avoir parlé comme si la société ne changeait pas, comme s'il n'y avait eu aucun progrès et comme si ce pays était à jamais enchaîné à son passé tragique". L'élection de Barack Obama a brisé une nouvelle chaîne, mais il va lui falloir à présent relever le défi de comment avancer vers une société véritablement post raciale...

 

journal LE POINT

Publié dans : USA, IMPÉRIALISME,OTAN,ONU,, G8,G20 - Communauté : Les antilibéraux
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