Me Stéphane Handfield en appelle au premier ministre Stephen Harper
pour débloquer le dossier de Youssef Ismail. Photo Olivier Jean
Un apatride palestinien coincé au Canada depuis 15 ans à cause d'Israël
Fabrice de Pierrebourg
RUE FRONTENAC;COM
L'avocat d'un Palestinien indésirable, apatride et sans statut au Canada depuis
1992 et qui ne peut retourner chez lui en Cisjordanie à cause de l'intransigeance d'Israël en appelle désormais au premier ministre Harper pour dénouer cet imbroglio
inhumain.
«Ce monsieur est placé dans une position où l'on ne veut plus de lui ici, mais en même temps, le Canada est incapable de le renvoyer chez lui», s'insurge Me Stéphane Handfield, l'avocat de
Youssef Ismail.
«Comme je ne crois pas que l'Immigration ou la sécurité publique aient les aptitudes nécessaires pour finaliser ce dossier, ajoute-t-il, c'est au premier ministre de s'impliquer
maintenant.»
Assis aux côtés de son avocat, dans un bureau du Vieux-Montréal, Youssef Ismail écoute sans dire un mot. Le petit homme, encore engoncé dans son manteau d'hiver, tripote nerveusement son
porte-document noir.
L'histoire de ce quinquagénaire frappé de l'étiquette de «terroriste» est tellement absurde qu'elle pourrait inspirer sans aucun doute l'écrivain Kafka, grand pourfendeur de la bureaucratie et
ses délires, s'il était encore de ce monde.
Sans un sou, sans espoir et sans avenir ici, Youssef Ismail attend seulement une chose : qu'Israël daigne lui émettre un document de voyage afin qu'il embarque dans le premier avion pour
Tel-Aviv, point de passage obligé pour se rendre dans les territoires occupés.
«À mon âge, même si le Canada me donnait un titre de séjour pour des raisons humanitaires, je ne pourrai rien faire. C'est trop tard, je suis trop vieux. J'ai perdu toutes mes belles années. Je
veux seulement rentrer chez moi, me coucher et mourir», confie Youssef Ismail en entrevue à RueFrontenac.com.
Israël fait la sourde oreille depuis 1994 aux multiples demandes de l'immigration canadienne de lui accorder un document de voyage. Un des motifs évoqués est qu'ils n'ont pu vérifier son
identité. Il y a aussi son appartenance passée de militant actif de l'OLP qui ne plaide pas en sa faveur.
Dans une impasse
En attendant, ce Palestinien se retrouve donc dans une vraie impasse. Le petit
homme au regard perçant ne peut pas s'empêcher de relever avec sarcasme que tandis que des centaines d'immigrants qui veulent rester au Canada sont expulsés de force, lui qui ne veut plus
demeurer au pays est forcé d'y rester.
«Il paraît que je suis un criminel de guerre, un terroriste, une menace pour le Canada. Pourquoi alors me garder ici depuis 17 ans?»
Impossible aussi de le mettre dans un avion en direction d'Israël. Lui et son
escorte policière n'auraient même pas eu le temps de poser le pied sur le tarmac israélien qu'ils seraient immédiatement renvoyés au Canada. Un cercle infernal.
Né en 1958 en Cisjordanie, Youssef Ismail débarque à l'aéroport de Mirabel en décembre 1991 avec un passeport italien falsifié. Il est alors placé en détention pendant dix mois, période au cours
de laquelle il invoque le statut de réfugié.
«Le Canada, pays démocratique, représentait la seule et dernière chance pour
moi de vivre enfin paisiblement», écrit-il dans un affidavit daté du 21 janvier 1992. Mais le Palestinien traînait déjà derrière lui comme un boulet son passé de militant actif de l'OLP. Une saga
qui débute en 1977.
Le jeune Palestinien rejoint les rangs du Fatah à Beyrouth, alors que le Liban s'enfonce dans la guerre. Il participe, armes à la main, dans le sud du pays, aux combats visant à repousser l'armée
israélienne.
Détournement dramatique
Après plusieurs péripéties, liées aux luttes intestines entre les différentes
factions palestiniennes, Ismail s'envole pour la Suisse puis l'Italie. C'est alors que sa vie bascule. Il est arrêté en octobre 1985 pour complicité dans le détournement par un commando
palestinien du paquebot Achille Lauro au cours duquel un passager paraplégique est assassiné. Ismail est libéré une quarantaine de jours plus tard sans être accusé de quoi que ce
soit.
Il affirme que peu après, il a été harcelé par des agents américains qui
voulaient le transformer en informateur.
La situation se serait reproduite ici au Canada peu après les attentats du 11
septembre 2001. Pour appuyer ses dires, Ismail extirpe de son porte-documents plutôt garni deux cartes d'affaires en piteux état. L'une d'un enquêteur de la GRC, et l'autre d'un caporal de la
Sûreté du Québec, membre du Service de la cueillette de l'information de sécurité, dont nous tairons les noms.
«Le FBI et le Mossad aussi sont venus me voir. On m'a même promis un passeport
canadien si j'acceptais de collaborer.»
Le 17 février 1992, Immigration Canada émet un ordre d'expulsion contre Youssef
Ismail, considéré comme une menace pour le pays. C'est cette décision qui ne pourra être appliquée.
Ulcéré devant l'inertie bureaucratique, le Palestinien s'est même retrouvé en
prison en 2004 après qu'il eut menacé de se faire exploser au ministère de l'Immigration. Il a aussi exprimé sa mauvaise humeur dans l'entrée du bureau de Lucienne Robillard, alors ministre de
l'Immigration.
«C'est un individu imprévisible», note un fonctionnaire dans un de ses
courriels.
«On ferait pire à sa place», réplique Me Handfield.
Des propos «inacceptables»
Au fil des années et des procédures, le dossier Youssef Ismail est devenu un
monstre. On compte ainsi des centaines de pages de correspondances, rapports, courriels rédigés par les fonctionnaires de l'Immigration, des Affaires étrangères ainsi que de la diplomatie
israélienne. Des documents dans lesquels les
fonctionnaires canadiens ne cachent pas leur exaspération face à ce cas insoluble.
«J'ai expliqué le cas au consul d'Israël mais (il) n'a rien voulu comprendre»,
écrit l'un d'eux. Un autre, basé à Tel-Aviv, déplore l'attitude des Israéliens qui «dictent aux Palestiniens qui entrent et qui sortent par terre, mer et air de Gaza et de la Cisjordanie». Un
«dossier délicat», dont la solution ne peut être que diplomatique, lit-on dans un memorandum du gouvernement du Canada daté de septembre 1992.
D'autres courriels échangés par des fonctionnaires de l'Immigration sont
carrément d'un goût douteux. Youssef Ismail est traité de «terroriste palestinien qui [nous] cause beaucoup de problèmes». Le même auteur évoque surtout sa «proposition de renvoi non
conventionnel» qui a été «mise de côté». Dans la même veine, on peut lire ceci : «Moi, le Canada, le ministère, la SQ, le SCRS, la GRC, le bien-être social et l'opinion publique avons tellement
hâte qu'il soit rendu en Palestine.»
«Je n'ai jamais vu de tels propos, s'insurge son avocat. C'est grave et
inacceptable.»
Immigration Canada n'a pas souhaité commenter le dossier et a invité
RueFrontenac.com à s'adresser plutôt à l'Agence des services frontaliers (ASFC).
Là encore, c'est le mutisme total. Dominique McNeely, porte-parole, explique
qu'il ne peut divulguer le contenu de tractations avec des «pays tiers», parce qu'elles doivent demeurer «confidentielles». Il mentionne «qu'avant de procéder à un renvoi, il faut obtenir tous
les documents de voyage de la part du pays concerné». Pas d'explications non plus sur le ton de certains courriels.
Au consulat d'Israël à Montréal, on n'a pas souhaité non plus faire de
commentaires «en raison de l'absence du consul et du vice-consul». Une porte-parole a en revanche indiqué que tous ceux qui souhaitent se rendre en Cisjordanie sont obligés de détenir une
autorisation d'entrée en Israël, faute de quoi ils seront refoulés dès leur arrivée.
source : RUE FRONTENAC .COM
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