Vendredi 9 décembre 2011 5 09 /12 /Déc /2011 00:10

 

par Danielle Bleitrach

Histoire et Société

 

Ce qu’il faut bien comprendre c’est que le sionisme a été une tendance trés longtemps minoritaire chez les juifs et  qui de fait l’est encore. La sympathie, l’empathie même que beaucoup de juifs dans le monde éprouvent pour Israël ne saurait masquer cette évidence: peu de juifs  souhaitent vivre en Israël et ils ne se reconnaissent même pas dans ce qu’il faut bien analyser comme la paranoïa d’extrême droite israélienne.


Ce fait a des racines lointaines et il suffit de voir les positions de quelques grands intellectuels qui tout en se reconnaissant comme juifs y compris athées ont participé au débat et ont refusé la solution sioniste. Cela va de Freud à Kafka, en passant par Walter Benjamin et bien d’autres. Freud considère le choix du retour en palestine comme totalement irréaliste ce serait en quelque sorte aller dans la souricière de l’affrontement millénaire entre les monothéismes, il craignait plus les chrétiens d’ailleurs que les musulmans. Kafka qui dénonçait l’assimilation paternelle en forme de soumission et qui recherchait les racines d’une culture Yiddish n’en était pas moins opposé à la solution sioniste prônée par son ami Max Brod, comme Walter Benjamin était opposé à Scholem. Quant aux juifs français comme Marc Bloch, Politzer et tant d’autres, ils étaient français avant tout. Il a fallu non seulement la Shoah mais encore en ce qui concerne la France le traumatisme de la guerre d’Algérie pour constituer le mythe israélien et donner quelque corps à l’idéologie sioniste. Au-delà de ces courants, il faut encore noter des faits comme la campagne visant à l’immigration des juifs soviétiques, seule une minorité de ceux qui sont partis sont allés en Israël.

 


Il s’agit en effet d’une idéologie qui tend de plus en plus à s’inscrire à contrario des faits et pire encore d’une solution politique. Une solution  politique est capable d’être négociée, de donner lieu à des compromis, des ententes autant qu’à résoudre des conflits d’intérêt, alors que quand c’est l’idéologie qui mène la danse elle  tend à s’imposer à la réalité comme toute illusion religieuse.  Israël, sous la direction d’un gouvernement d’extrême-droite – qui représente à la fois les intérêts d’une poignée d’oligarques imposant l’ultralibéralisme et des regroupements religieux fanatisés- est en train de faire la démonstration que le sionisme n’est pas un choix politique crédible. Le sionisme apparait comme une illusion fondamentaliste et à ce titre comme une véritable catastrophe non seulement pour les Palestiniens mais pour les juifs eux-mêmes qu’ils soient en israël ou partout ailleurs dans le monde. Cela dit au-delà des fantasmes, il existe une réalité:  à la fois la spolitation des palestiniens, leur volonté d’avoir une patrie et la création d’un Etat israélien. Les Palestiniens ont accepté la coexistence de deux Etats, ce qui suppose de leur part un renoncement à la majeure part de ce que fut la Palestine, c’est un grand pas vers la paix inscrit dans les faits et auquel le gouvernement israélien se contente d’opposer des “intentions”plus ou moins malveillantes et qui justifieraient selon lui les annexions, les contructions de mur, l’expulsion des Palestiniens et des répressions “disproportionnées” pour employer un langage codé.Ce qui a fini par provoquer l’hostilité non seulement de tous les voisins mais également de la majorité des pays et des forces progressistes dans le monde.

 


La survie d’Israël, la création d’un Etat palestinien, leurs liens économiques, politiques et culturels dans l’avenir passe par la dénonciation des idéologies, des illusions et le retour à une vision politique et en particulier a ce qui a été reconnu internationalement en 1967.


On aurait  intérêt dans la manière dont on pose le problème non seulement à partir de ces faits mais à distinguer un certain nombre de concepts qui prétendent décrire les forces en présence. Ce que ne veulent ni l’extrême droite israélienne au pouvoir, ni les antisémites qui tiennent aux confusions. D’abord distinguer entre juifs et israéliens, non seulement tous les juifs ne sont pas israéliens mais tous les israéliens ne sont pas juifs. l’existence d’une minorité arabe israélienne qu’elle soit chrétienne ou musulmane est une chance pour la paix et l’extrême droite israélienne qui défend l’idée d’un état juif fait tout pour nier cette existence. La seconde distinction à opérer est entre juifs et sionistes, il faudrait même distinguer les sionistes et les israéliens puisque le sionisme est une  idéologie qui propose de créer un Etat “paradoxal”, à la fois laïque et juif, dans lequel les juifs devraient finir par tous aller vivre. La création d’un tel Etat va à l’encontre de l’expérience millénaire que les juifs ont eu des Etats basés sur la purification ethnique,  des etats monoreligieux, une vision raciale, ce que freud appelait les micro-identités narcissiques dont ils furent toujours les victimes et beaucoup en sont conscients. Enfin, il existe des juifs israéliens qui ne sont pas sionistes, a fortiori des israéliens arabes qui eux ne le sont pas du tout. Par ailleurs, si l’on peut considérer que dans le monde beaucoup de juifs sont attachés à l’existence de l’Etat d’israël l’immense majorité d’entre eux n’a aucune envie d’y résider. un article de journal faisant état d’une campagne israélienne pour empêcher d’épouser un juif américain est caractéritique de cette situation, la tendance est plus vers l’exode que vers le retour vers Israël.

 


Mais il y a cependant un fait que l’on pourrait également qualifier d’idéologique en ce sens qu’il témoigne de la représentation construite par l’ Histoire, celle des rapports sociaux et une conscience de soi  : la quasi totalité des juifs  tient  à cette identité juive quels que soient les mécomptes auquel cette identité le voue. Et ceci même chez les “métissés”. Cela dit cette identité peut prendre des formes historiques différentes mais il n’est pratiquement aucun juif qui la renie. Bafouer cette identité juive, nier par exemple des faits historiques comme la persécution millénaire ou la shoah va a contrario de l’effet recherché du moins sur le plan politique. Et l’on ne peut qu’être sceptique y compris sur les thèses de ceux qui prétendent nier l’existence d’un peuple juif en tant que réalité historique sous le prétexte que sa base génétique en serait illusoire. Il faut au contraire partir de cette existence pour construire un autre destin à ces deux peuples de l’exil que sont les juifs et les palestiniens, créer des proximités, elles sont bien réelles.

 


Distinguer donc entre ces différents concepts n’est pas une question secondaire, à partir du moment où nous avons à faire à une idéologie et à une illusion quasi religieuse il faut s’interdire de donner vie aux fantasmes et au contraire chercher la solutions politique. Construire des ponts sur le plan économique, social et culturel. Désormais la situation est telle que quelqu’un comme moi, et nous sommes nombreux qui n’ai jamais été sioniste pour les raisons qui étaient celles d’un Freud, d’un Marc Bloch et tant d’autres ne peuvent plus supporter de s’entendre désigner comme “antisionistes” parce que des idéologies racistes se situant en exact contrepoint du sionisme qui a prévalu en Israêl, font du mot sioniste l’équivalent du terme juif.  Donc l’extrême-droite israélienne et les antisémites soutenant ou croyant soutenir la cause palestinienne sont arrivés à parfaitement idéologiser la question et à rendre la solution politique impossible.

 


Pourtant aujourd’hui il serait possible d’aller vers une solution politique, jamais situation n’aura été plus favorable à une prise de conscience de l’urgence d’aboutir à un réglement politique . Si nous prenons le cas de la France on peut considérer que le CRIF et ses positions extrêmistes ne correspondent en rien à la position  des juifs français. Ces derniers sont  littéralement contraints à un soutien à une politique qui ne correspond en rien à ce qu’ils sont. Ils ne veulent pas de l’affrontement avec les Palestiniens.  Ils ne peuvent soutenir israël qu’en refusant l’évidence à savoir la manière dont les gouvernements israéliens  excepté Rabin ont toujours joué la politique du pire en favorisant y compris le Hamas et en déconsidérant le Fatah, en emprisonnant tous les interlocuteurs politiques, pour mieux imposer l’idée que la négociation était impossible. Sur le fond c’est cette négociation et même la création des deux Etats qui a les faveurs de la grande majorité des juifs français. ils veulent la paix. Mais ils sont plein d’illusions.  Je me souviens de conversations que j’ai eu avec des membres de ma famille qui m’expliquaient à quel point le printemps arabe était une chance parce que des gouvernements démocratiques seraient pour la paix et israël trouverait dans des démocraties des interlocuteurs. Les mêmes m’avaient expliqué que le seul obstacle à la paix était yasser Arafat. Les juifs français partisans du sionisme ont ceci de commun avec une partie de la gauche israélienne c’est qu’ils sont littéralement intoxiqués par l’idée qu’Israêl veut la paix et que c’est lemonde arabe  qui la refuse comme les Palestiniens d’ailleurs, ce qui est a contrario de toute réalité et ne peut être défendu qu’en se réfugiant dans une paranoïa victimaire. A ce titre les antisémites négationnistes sont les meilleurs soutiens de l’extrême-droite israélienne.

 


Mais le fait est que la plupart des juifs français ne veulent pas de cette politique du pire de l’extrême-droite israélienne . Une  partie des juifs français en général laïcisée donc échappant de fait aux organisations communautaire est profondément irritée par la politique israélienne et ont décidé de la combattre, l’apparition d’une organisation comme l’UJFP en est le symptôme. Malgré le combat  courageux des membres de l’UJFP, sans parler de leurs homologues israéliens, on peut avoir en tant que juifs avoir du mal à se reconnaître dans ces positions qui vont a contrario de ce que ressentent les juifs, leur inquiétude qui a tout de même quelque fondements historiques face à la montée des antisémitismes et des négationnismes. Il n’y aura de dialogue possible que quand on partira des contradictions réelles et quand on les mettra sur la table en partant de la volonté de paix des peuples tels qu’ils sont et non tels qu’on les souhaiterait. Il faut mesurer que la france est le pays où il existe les deux communautés juives et musulmanes les plus importantes d’Europe. cela peut exaspérer les conflits mais cela peut aussi être un atout dans l’ouverture d’un dialogue surtout quand il existe un ennemi commun avec l’extrême-droite.

 


Si l’on regarde ce qui se passe aux Etats-unis, le paradoxe est que la communauté juive est fondamentalement à gauche, démocrate c’est sur, mais au sein de cette adhésion il existe depuis toujours une gauche radicale qui a refusé la tentative par exemple d’un G.W.Bush avec l’aide d’un Sharon ou d’un Benjamin Netanyahu de faire adhérer l’ensemble de la communauté juive à un sionisme extrémiste. Le gouvernement Bush  a tout mis en oeuvre pour les rallier aux thèses des évangélistes chrétiens. Aujourd’hui le phénomène le plus caractéristique étant l’apparition de juifs qui dénoncent la politique d’Israël mais également celle des organisations juives qui prétendent les représenter. Il y a bien sûr des gauchistes juifs qui parfois frisent le négationnisme mais il existe ce qui est beaucoup plus intéréssant des juifs américains en général démocrate de gauche qui tout en restant liés à la communauté juive dénoncent l’intransigeance d’israël et le fait qui avec l’évolution des pays qui ont choisi le printemps arabe estiment à juste titre qu’israël avec sa politique du pire est en train d’aller à terme vers sa fin.

 


L’aspiration à la paix est forte en Israël ne serait-ce parce que la situation économique ne cesse de se dégrader dans ce pays et que le poids du budget militaire est écrasant. L’extrême-droite israélienne belliciste a mené une politique de privatisation qui a creusé les inégalités, ce n’est pas suffisant pour aller vers la négociation et la paix mais c’est un terrain plus favorable.

 


Les révoltes arabes, la montée des mouvements islamistes là encore ne doivent pas être fantasmés ni ignorés dans ce dont elles témoignent. On a bien souvent dit qu’il est normal que dans une situation de misère où l’organisation des secours se faisait d’une manière confessionnelle, dans une situation où les “islamistes” étaient la seule force organisée et la mosquée le seul lieu de la prise de parole on aboutisse à l’apparition d’une telle force. il faut encore ajouter que ces forces sont conservatrices d’abord et il est normal  dans la situation d’inquiétude générale que le refuge vers des valeurs conservatrice soit la tendancefaute de perspectives et d’organisations capables de relayer le mouvement populaire. Et il est clair que face à la montée de cet “islamisme”, les bellicistes israéliens vont tenter de renforcer leur emprise en exaspérant les peurs. Ce qui serait non seulement nocif mais parfaitement imbécile parce que on pourrait fire avec un certain cynisme que la situation est encore favorable à l’occident, aux forces réactionnaires et que l’alliance est en train de se construire entre les dits islamistes et l’occident. Il est encore temps de négocier y compris pour ceux qui privilégient la survie d’israël par rapport à la justice pour tous. Il est temps pour ceix-là de négocier parce que ce qui est en train de surgir est un processus et qui est d’autant plus irresistible que la crise lui donne corps, un processus qui commence à naître partout et qu’au-delà des exigences économiques il y a une revendication à la dignité, le besoin de symboles et la question palestinienne est l’un de ces symboles.

 


Ou Israël et les amis d’Israël comprennent la nature du processus dans lequel se joue l’avenir de ce pays où ils seront balayés. Nous sommes devant un ébranlement qui concerne toute la planète et dans lequel se joue la survie de l’humanité, avoir une vision politique c’est comprendre les enjeux à moyen et à long terme et se situer à chaque moment par rapport à ceux-ci. Faire la paix et avancer vers un projet de justice est une nécessité quand c’est encore possible. parce qu’il est clair que face à ce processus de transformation sociale certains ont choisi l’apocalypse y compris en s’appuyant sur un irrationnel obscurantiste et religieux quels que soient les camps en présence. L’antisémitisme devenu comme d’autres formes de racisme une tendance préoccupante de dévoiement qui risque de frapper tous les juifs et auquel la politique israélienne donne corps en coupant les juifs de ceux qui ont toujours été leurs alliés naturels.

 


Pour résumer le sens de cette intervention je dirais que jamais les conditions ne me sont apparues plus favorables pour que soient avancées des solutions réellement politiques. Celles-ci doivent tenir compte de ce qui est la légalité internationale à savoir la nécessité de la création d’un Etat palestinien viable, l’arrêt des colonisations, la libération de tous les prisonniers palestiniens. Il faut que tous ceux qui sont attachés à l’existence d’israël se rendent compte qu’il est totalement fou de jouer sa survie sur un défi permanent à cette légalité internationale en tablant sur les Etats-Unis et en menant des actions qui ne peuvent qu’entraîner l’hostilité de tous leurs voisins arabes. Il faut se rappeler ce qu’Einstein qui avait pourtant soutenu la création de l’Etat d’Israël disait devant ce qu’il appellait la fascisation des dirigeants israéliens. Il expliquait que si Israël ne s’entendait pas avec ses voisins arabes, si donc il faisait la preuve que deux mille ans de martyre ne leur avait rien appris  les juifs de ce pays mériteraient le sort qui serait le leur.

 


Personnellement, je ne me résigne pas plus à imaginer le sort qui serait réservé aux dits israéliens que je n’accepte celui qui est envisagé pour les iraniens et je pense que dans tous les cas il faut privilégier d’une part une solution diplomatique à toute aventure militaire et que d’autre part la solution doit être régionale, c’est-à-dire qu’elle doit convaincre Israël qu’il ne bénéficiera en aucun cas d’une impunité dûe à des protecteurs étrangers à cette région et dont l’intervention est de nature coloniale, impérialiste.

 


Pour aider à ce que soit construite cette paix dans la justice, la seule chose que puisse faire les amis du peuple palestinien et ceux du peuple israélien est de contribuer à l’ouverture de cette négociation en appuyant l’intiative palestinienne d’une reconnaissance à l’ONU. Et pour nous français pour bien marquer la volonté que nous avons de défendre l’égalité des droits de ces peuples de mener une campagne résolue pour la libération de salah Hamouri dont la signification après l’implication de la France dans la libération du soldat Shalit est que nous ne distinguons pas entre deux bi-nationaux celui qui est français et celui qui est israélien. La paix n’existe pas sans la justice et il serait temps d’agir avant que la justice exige la suppression de l’un des antagonistes dans la conscience des peuples  légitimement révoltés.

 

Danielle Bleitrach

 

Histoire et Société

 

Sur Cri du Peuple 1871 : http://www.mleray.info/article-a-propos-du-sionisme-91613747.html

 

 

Publié dans : POINTS DE VUE,RÉFLEXIONS, ANALYSES
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