L'avenir des Rroms dans une Europe élargie (Saïmir Mile)
Colloque du MRAP. 18 et 19 novembre 2005. Paris
Histoire et culture
Saïmir Mile, juriste, chercheur et président de l'association « La voix des Rroms »
Le titre de cette intervention aurait pu être simplement « L’avenir des Rroms en Europe », mais l’expression « Europe élargie
» a été choisie en raison de sa popularité ces dernières années. Il ne faut cependant pas y voir seulement l’Union européenne, composée de 25, et bientôt de 27 membres. L’Europe élargie dans le
contexte de cette intervention est l’Europe tout simplement géographique. En effet, les Rroms sont présents dans l’ensemble des pays de cette Europe géographique, à l’exception des Îles Féroé
et de l’Islande. Europe élargie aussi parce que les communautés européennes ne sont pas le seul cadre dans lequel l’Europe se développe. Le Conseil de l’Europe, par exemple, est la première
organisation intergouvernementale regroupant les pays européens, et sa composition est nettement plus large que celle des communautés européennes. L’Organisation pour la Sécurité et la
Coopération en Europe (OSCE), quant à elle, est de création plus récente et couvre aussi une aire géographique plus large que l’Union Européenne. Nous citons ces cadres européens parce que,
bien que moins connus par le public français, ils s’intéressent de près aux Rroms.
C’est ainsi que nous nous permettons de parler de l’avenir des Rroms, et dans une moindre mesure de celui de l’Europe, mais en
expliquant en quoi les deux destins sont liés. Il devient de plus en plus difficile de dire quel sera l’avenir de la construction européenne, et la seule chose
dont on peut être sûrs, c’est que si elle en venait à s’arrêter, les Rroms, eux, lui survivront.
Aussi, ne prétendons nous pas à jouer à la divination et prédire l’avenir des Rroms dans une Europe dont on ne sait plus bien
de quoi elle sera faite, mais simplement avancer quelques pistes de réflexion sur la réalité rromani et l’Europe, deux choses a priori sans lien évident, mais qui en fait, peuvent se nourrir
l’une de l’autre.
Si l’on devait résumer, peut-être d’une façon schématique mais néanmoins réaliste, le processus de la construction européenne,
on pourrait dire qu’il ressemble à un véhicule dont le conducteur a changé. En effet, l’idée européenne n’est pas née après la Seconde guerre mondiale, mais sa concrétisation a été ressentie
comme indispensable à ce moment là. Deux guerres particulièrement destructrices en l’espace d’un temps si court ont poussé les pères fondateurs à mettre en oeuvre leurs idées, afin que les
Etats européens évitent de se faire la guerre à nouveau. Le projet de la construction européenne a donc un but éminemment politique, et l’on songeait à une « communauté européenne politique »,
une sorte d’Etats-Unis de l’Europe. Or, comme les plaies des deux guerres n’avaient pas encore cicatrisé, on a dû dans un premier temps revoir à la baisse ce projet. L’idée est que la mise en
commun de l’économie des anciens belligérants amènerait progressivement ces derniers à une union politique. L’idée est séduisante, et elle a effectivement séduit.
C’étaient les années 1950. Porter un regard critique sur la pensée de Jean Monnet, le grand penseur de la construction
européenne, oui, mais à condition de se remettre dans le contexte de son époque : une Europe détruite, dont les Etats devront reconstruire leur économie. L’Etat est donc la pièce maîtresse de
la construction européenne, et ceci à un double titre : (a) parce que l’Etat est l’entité souveraine qui cédera des parcelles de sa souveraineté au bénéfice du projet commun avec ses
partenaires et (b) parce que c’est également l’Etat qui jouera le rôle dominant dans l’économie. La donne changera assez rapidement, en l’espace de quelques années, mais sans qu’on puisse
raisonnablement la prévoir dans les débuts du projet européen. Le phénomène qui bouleversera la philosophie de la construction européenne c’est l’avènement des entreprises multinationales.
Elles ont un pas d’avance sur les Etats, car elles exercent leurs activités sur plusieurs Etats à la fois. Les Etats interviennent de moins en moins dans
l’économie, après la période florissante du keynésianisme, alors que le projet européen demeure essentiellement économique. Nulle difficulté pour comprendre alors que le poids des entreprises
multinationales dans la construction européenne entame le rôle réel des Etats dans ce processus. Formellement, ils restent toutefois les acteurs exclusifs de cette
construction.
L’Etat, la cellule de l’Union, soit. Mais, l’Etat lui-même, d’où vient-il ? Selon quelle philosophie, de quelle manière et par
quels moyens est-il né ? Un principe vaut ici : « un roi, une foi, une loi ». L’Etat moderne se crée sur l’idée de la nation, à laquelle ce principe s’applique. Le débat sur la notion de nation
est aussi ancien que la naissance de cette dernière et il semble bien qu’il ne sera jamais tranché. Une chose paraît cependant sûre : la nation c’est ce qui
permet au détenteur du pouvoir de l’exercer dans un cadre géographique donné. Ceux qui vivent sur ce territoire sont censés appartenir à une seule et même nation, et « nation » et « Etat »
s’utilisent comme synonymes dans le vocabulaire des relations internationales, qui en réalité sont des relations interétatiques.
Selon une conception philosophique, cependant, la nation est une communauté humaine fondée
sur des bases linguistiques, culturelles et historiques que ses membres cherchent à promouvoir. L’encyclopédie en ligne Wikipédia (http://fr.wikipedia. org/wiki/Nation) permet de
comprendre l’utilisation du concept de nation en France « La nation ne se confond pas avec la citoyenneté, hormis en français (au moins en France) le cas d’emploi du terme « nationalité » au
sens de « ressortissant » juridique, notion de droit international ». Plusieurs exemples illustrent ce propos. Ainsi, les membres de la minorité grecque ou macédonienne en Albanie sont
officiellement reconnus comme des citoyens albanais de nationalité grecque ou macédonienne. Concrètement, ils ont les mêmes droits et obligations que les autres citoyens à l’égard de l’Etat
albanais et jouissent aussi d’un certain nombre de droits collectifs du fait de leur appartenance à une minorité, comme par exemple l’enseignement dans leurs langues
respectives.
Qu’en est-il des Rroms ? Précisons d’abord que le terme « Rrom » désigne ici l’ensemble des populations connues sous des noms
tels que « Rroms », « Gitans » (ou Kalés) et « Manouches » (ou Sintés). La population rrom en Europe est estimée entre 8 et 12 millions, soit plusieurs fois
supérieure à la population de certains pays membres de l’Union Européenne. Le 5e Congres de l’Union Rromani Internationale, qui s’est tenu à Prague en été 2000, a proclamé la nation rrom, une nation sans territoire compact et sans revendication territoriale. Quant à la reconnaissance des Rroms par les Etats, elle varie d’un
pays à l’autre, suivant les idéologies dominantes dans ces Etats. Le point commun reste que, contrairement à d’autres minorités, la reconnaissance ou non d’un tel statut aux Rroms ne peut pas
s’appuyer sur des relations diplomatiques entre leur Etat de résidence et l’Etat constitué par leurs co-nationaux ailleurs. Ce dernier en effet n’a jamais existé et il n’existera jamais,
puisque les Rroms ne le revendiquent pas. En revanche, depuis les débuts du mouvement politique rrom, l’accent a été mis sur les organisations internationales, régulièrement sollicitées pour
reconnaître et faire reconnaître l’existence et les droits des Rroms.
Cette sorte de « lien privilégié » avec les organisations internationales, notamment européennes, n’est pas uniquement la
conséquence de l’absence d’un Etat rrom. Il s’agit aussi de la dimension européenne du peuple rrom. Venu d’Inde il y a sept siècles, le peuple rrom se constitue en tant que tel surtout en
Europe. Or, malgré cette longue présence sur le sol européen et sa contribution à tous les aspects de la vie européenne, il reste méconnu et négligé. La preuve de cette négligence est la
multitude des appellations qu’on lui applique, souvent à tort. La question qui se pose aujourd’hui est la suivante : « Quelle est la place des Rroms en Europe ? ». Et selon la conception qu’on
a de ce peuple, la réponse varie :
-
soit on considère qu’il s’agit d’une classe sociale défavorisée, certains diront avec l’ex-préfet de Vaucluse des « hordes
de barbares », et dans ce cas, il faut les assister et mettre en place des mécanismes d’aide sociale ou espérer qu’ils deviendront un jour compétitifs, suivant les opinions politiques
;
-
soit on considère qu’il s’agit d’une nation, avec une langue, une histoire et une culture mais sans Etat ni désir d’en avoir
un, auquel cas on les traite à égalité avec toutes les autres nations, constituées ou non en Etat.
Pour l’instant, la première conception semble primer, et ceci surtout depuis l’effondrement des régimes socialistes à l’Est et
les perspectives de l’élargissement de l’Union Européenne. Pour savoir si cette conception est la bonne, il suffit de constater l’échec des politiques et des projets auxquels elle a servi de
fondement. C’est une nouvelle forme de colonialisme sur le sol européen dont le seul effet positif est la création de quelques centaines ou milliers d’emplois d’assistants en tous genres, ou
encore de « spécialistes », « experts », etc. En attendant, le racisme à l’égard des Rroms et l’exclusion dont ils font l’objet n’ont cessé d’augmenter.
D’un point de vue purement pragmatique, digne de l’école économique de Chicago à peine sortie de son domaine, de telles politiques ne sont pas rentables.
Si on laisse de côté le souci de performance, économique ou humaine, et qu’on se place du côté de l’histoire pure,
on constate là aussi qu’il s’agit non pas d’un ramassis d’exclus, mais bien d’un peuple qui depuis son arrivée en Europe n’a cessé d’apporter sa contribution à
une société plus humaine et plus prospère. Depuis la conservation et le développement du fonds culturel des peuples balkaniques jusqu’à la résistance contre la plaie nazie, en passant par les
orchestres de l’empire d’Autriche-Hongrie et l’influence sur la musique classique européenne, sans parler des premiers diplomates rroms dans les principautés roumaines, du flamenco ou encore du
vocabulaire de différentes langues européennes.
Alors, pourquoi ne pas y voir clair ? Est-ce de la cécité ? De la vision sélective ? Ou bien les Rroms sontils un peuple
opaque, renfermé sur lui-même ? Il y a un peu de tout cela. De la vision sélective, à coup sûr. Depuis le journal du Bourgeois de Paris, qui décrivait l’arrivée des premiers Rroms à Saint-Denis
au début du XVe siècle, à la législation sur les « Gens du Voyage », la vision n’a fait que se restreindre un peu plus. La France ne reconnaît pas de minorités
sur son sol. La reconnaissance d’identités ethniques sur le sol français paraît contraire à la cohésion nationale. Or, puisqu’elles existent, il faut bien faire avec. On a alors choisi
de les nommer autrement : « musulmans de France », « population issue de l’immigration », « gens du voyage », autant de feuilles de figuier ou de vigne non pour cacher ce qui ferait honte à
ceux que l’on couvre, mais ce dont on croit qu’il mettrait en péril la cohésion sociale. Force est de constater que cela ne fait qu’empirer les choses,
et les émeutes des banlieues comme les manifestations des Rroms, Sintés et Kalés de France sont là pour en attester.
Est-il si difficile de comprendre qu’être Rrom, Sinto ou Gitan n’empêche en rien d’être en
même temps et autant Français, Auvergnat et Européen ? Effectivement, on avoisine la cécité. Depuis environ six siècles qu’ils sont ici, on ne veut
toujours pas croire qu’ils y resteront. Alors même que des registres de baptêmes à Perpignan attestent la présence des Gitans depuis le XVIe siècle, on prétend que les problèmes sociaux
rencontrés par ces derniers s’expliquent par l’échec de la sédentarisation ! Quant à l’opacité des Rroms, il n’y a guère que ceux qui ne les connaissent pas ou qui ont un intérêt immédiat à en
tirer qui en parlent. Les portes des maisons ou des caravanes sont généralement ouvertes à tous ceux qui veulent y entrer sans effraction, au sens propre comme au sens figuré du terme. Mais il
faut dire qu’une telle prétention est payante pour certains « businessmen de la sécurité », qui ont fait de la « délinquance itinérante » leur marché, avec les services de police
spécialisés.
Günter Grass, prix Nobel de littérature, a dit des Rroms qu’ils sont « ce que nous voulons devenir : de véritables Européens
». Il est dommage que ce message ne soit pas encore entendu et compris par les acteurs de la construction européenne. Ils auraient de quoi redonner vigueur à ce processus, en puisant dans le
potentiel culturel et humain rrom. Ils y trouveraient notamment toute la signification de la multi-dimensionnalité de l’identité, exprimée dans ces termes simples par un rhapsode rrom de la
Cossovie : « l’Homme n’est pas une bouteille dans laquelle, si on a mis un litre de vin, on ne peut plus ajouter un litre d’eau ou d’huile. Je suis 100 % Rrom, 100 % Cossovare et 100 %
Yougoslave ».
Si cette philosophie avait été suivie par les dirigeants politiques, la Bosnie serait connue en France pour son merveilleux
pont de Mostar et non pas pour le massacre de Srebrenica et probablement personne n’aurait entendu parler du village Raçak en Cossovie. La communauté internationale juge aujourd’hui les
dirigeants politiques qui ont mis à feu leur pays et leurs populations. Elle saura probablement entendre en même temps la voix pacifique et quelque peu timide des Rroms. Il en va de l’avenir de
l’Europe et de l’harmonie des peuples qui la composent. C’est là la place qui revient aux Rroms. Loin d’être de simples demandeurs d’attention particulière pour
eux mêmes, les Rroms ont en effet un potentiel précieux à apporter à l’idéal européen : leur langue, leur culture, leur identité, leur pacifisme, leur engagement et leur solidarité envers tous
les processus pour contribuer à une Europe plus humaine, plus prospère et plus rayonnante à travers le monde.
source : Différence
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