Cri du Peuple 1871
Beaucoup d'échos autour de l'interpellation de Vittorio de Filippis, directeur du développement de Libération et ex-directeur de la publication du journal. Il a été mis en examen pour «diffamation publique» envers Xavier Niel, fondateur du fournisseur d'accès Internet Free, qui avait déposé plainte après la parution en 2006 sur Liberation.fr d'un commentaire d'un internaute, à la suite d'un article du journaliste Renaud Lecadre faisant état de ses démêlés judiciaires.
Or, en tant que directeur de publication du journal à cette époque, Vittorio de Filippis est responsable pénalement de
tout ce qui était publié, sur le site Web de Libé comme dans les pages du journal. Interview de l'intéressé, dont le prochain rendez-vous avec la juge aura lieu le 22 décembre.
Nombre de personnalités politiques ont condamné la méthode employée par la justice lors de votre interpellation.
Qu'en pensez-vous?
Déclencher un mandat d'amener pour une banale affaire de diffamation, c'est disproportionné. Il aurait suffi d'un appel
téléphonique aux avocats permanents de Libération. Mais je ne lâcherai pas l'affaire: si la juge a outrepassé ses droits, je me battrais pour les miens.
La juge a délivré un mandat d'amener car vous n'aviez pas répondu à une convocation. Pourquoi n'avoir pas répondu à
cette convocation?
Ce qui est fou dans cette histoire, c'est que je suis un salarié lambda de Libération qui a été parachuté pendant
quelques mois directeur de la publication à un moment où le journal était à deux doigts de mettre la clé sous la porte. Il a fallu voir avec le tribunal de commerce, constituer un plan de
sauvegarde. Pendant ce laps de temps, j'ai reçu des tonnes de courrier, qui arrivait à Libération, chez les avocats, ou chez moi. J'étais submergé. Il est probable que j'ai pu louper une ou deux
lettres, voire trois.
Votre interpellation, vendredi matin, a été qualifiée de «musclée». Y a-t-il eu des violences?
Non, on ne peut pas parler de «violences» mais d'atteintes à la dignité humaine. J'ai été traité comme si j'étais
passible d'une peine d'emprisonnement, comme si j'étais un danger public. Alors que ce délit n'est pas passible de prison, mais d'une amende au pire.
Vos deux enfants étaient chez vous au moment de l'interpellation. Comment ont-ils réagi?
Mon garçon de 14 ans était dans l'entrée et a assisté à la scène. Au moment de quitter la maison, emmené par la police,
je lui ai dit que je n'étais pas un malfrat ni une «racaille», comme l'avaient dit les policiers. Il l'a bien compris, on s'est même fait un sourire. Mon autre garçon, âgé de 10 ans, est resté
dans l'entrebâillement de la porte de sa chambre. Le soir, quand je suis rentré, il m'a dit qu'il avait eu peur. Mais ça va, mes enfants ne sont pas traumatisés. Le samedi, on a déconné tous les
trois toute la journée.
Votre interpellation peut-elle être considérée comme une atteinte à la liberté de la presse?
Mon cas est un micro événement qui a un écho plus large puisqu'il s'inscrit dans un environnement délétère. Nous vivons
dans un pays où l'on parle d'incarcérer les mineurs délinquants de 12 ans, où l'on sépare les enfants d'immigrés de leurs parents, où l'on voit comment est traitée l'ultra-gauche sur l'affaire de
la SNCF. Aurait-on fait subir le même traitement au patron du Monde, de TF1 ou de Lagardère? Aurait-on demandé au patron de Canal+ de baisser son froc?
Que voulez-vous dire? Qu'il y a une différence de traitement entre un média comme
Libération et un média comme TF1?
Non, ce n'est pas du tout ce que je dis. Mais je ne suis qu'un journaliste de base qui a le privilège d'avoir une carte de presse. Imaginez comment sont traités les étrangers qui ne parlent pas le français et ne peuvent pas argumenter.
Bertrand Guay AFP/Archives ¦ Le journaliste Vittorio de Filippis, actuel gérant de la SCPL, le 29 juin 2006 sur la
terrasse du quotidien Libération à Paris
Recueilli par Alice Antheaume