Cri du Peuple 1871
La trêve des confiseurs est finie. Le Texas commence ce soir une série de six exécutions prévues jusqu'à fin janvier, 2 autres (Alabama et Oklahoma) auront lieu ailleurs. 8 au total...
Curtiss Moore sera donc le premier à être mis à mort (ce 14 janvier) en 2009.... Suivront notamment Réginald Perkins - toutes les organisations se sont mobiilisées semble-t-il en vain (15000 signatures), il est quasiment débile mental - et puis, il y a le cas Franck Moore, dont il faut que je vous parle...
Depuis 3 ans, je corresponds avec Franck. Je l'ai rencontré deux fois, la première au nom de la NCADP, la seconde avec mon amie Isabelle à titre personnel. Franck est un cas de légitime défense (1994) : agression d'une femme dans un parking par deux voyous, il intervient, puis une voiture occupée par les deux gars en question fonce sur lui. Il tire. Son premier procès ne trouve pas de conclusion : légitime défense ou pas ?
Mais par ailleurs Franck est un "gangster" qui a commencé sa carrière à 12 ans ! Enfance perturbée, tout le scénario habituel, enfant frappé, famille tordue, placements divers, petites escroqueries, taule...
En 2002, il est rejugé et condamné à mort.
Franck va écrire, étudier, trouver de nouveaux avocats, nous contacter :
En gros, ça dit ça : suis-je condamné à mort car j'étais un gangster, et cela ne mérite pas la mort légalement, ou bien suis-je condamné à mort pour meurtres avec légitime défense et cela n'est pas non plus un cas légal de peine de mort. Donc je suis condamné à mort par compilation des deux faits ce qui est illégal...
Mais au Texas, Rien n'est illégal pour qui veut administrer la mort légale...
Je me réjouissais de retrouver notre ami Troy Davis, permission obtenue depuis un mois, pour deux heures de visite, le coeur léger, avec pas mal de choses à lui remettre : lettres, enveloppes, un peu d'argent donné par tant de gens pour payer sa cantine et ses frais... Le 20... Je comptais rester deux jours avec la famille Davis, ses avocats...
Mais voilà que je n'aurai effectivement que ces deux heures-là effectives car le 21 il faut que nous soyons, Isabelle et moi, là-bas dans le camp de concentration de Huntsville, Texas, avec sa maison de la mort...
Car, et c'est là un terrible coup du sort, Isabelle m'informa d'une lettre de la NCADP nous demandant que Franck nous espérait, elle et moi, comme témoins le 21... dans le cas où la cour suprème dirait "non"... enfin le processus habituel...
Dans ma dernière lettre vers Décembre, je ne sais plus, je lui disais mon espoir de voir ce "grand pays" refuser de lui administrer la mort dans ce cas de légitime défense... Franck ne se résigne pas à mourir pour "ça", et pourtant les mauvaises nouvelles tombent, toujours au dernier moment, refus de la cour suprème du Texas, refus du "board of paroles "...
Comme me disait mon ami David Dowle (du "Texas innocent project" - dont j'ai déjà parlé, directeur du groupe d'étudiants qui retravaillent les failles des procès expéditifs), quand on perd une fois on perd jusqu'au bout, tout le reste relève du miracle (cf Troy Davis)...
Alors, sauf "miracle de dernière minute", il va falloir prendre cet avion Atlanta-Houston, le taxi, Huntsville, et puis tout va réapparaître comme avant, les va-et-vient de Michelle Lyons qui va du condamné au médias dehors, les dernières visites, les derniers mots du témoin, le pasteur qui saisit la main du condamné jusqu'à l'attente vers 18 h (locales) des deux appels fatidiques, inéxorables - celui du bureau du procureur et celui du gouverneur- qui désignent la mise à mort...
Le condamné, le prêtre et nous-même les attendons ces appels tout en les redoutant... Ils sonnent dans le bureau de l'infirmerie qui jouxte la salle de la mise à mort... O'Reilly, l'exécuteur en chef, ira chercher le condamné étendu sur sa paillasse et l'amènera vers le lieu où tout finit, aussi incompréhensible que cela puisse paraître.... Les rideaux s'ouvriront sur ce déjà-mort, étendu comme un Christ en croix, si près, si loin, derrière la vitre blindée, verdâtre, irréelle, presque opaque du fait de nos larmes peut-être...
Ou bien, un sursis de dernière minute... Mais pourquoi ? Pour donner encore un peu de vie à ce lieu de non-vie? A cet abominable couloir où durant dix ou vingt ans les condamnés sont traités pire que des chiens en cage ? A tel point que 30 pour cent se portent volontaires tant ils souffrent ?
Et puis, quinze minute environ après la mort, les plus proches auront le droit enfin de s'approcher de ce corps encore chaud, de l'embrasser, et dont la congestion violacée du visage montre que ses poumons ont littéralement explosé pendant cette fausse-anesthésie qui signe l'injection létale, la mort douce aux seuls yeux des témoins...
Mon Dieu ! Comment à Gaza, ou bien ici dans nos prisons, ou là-bas encore, des hommes (et des femmes) peuvent-ils faire de telles choses à d'autres hommes ? Existez-vous seulement pour cautériser notre douleur en ces moments insupportables? Ou bien tout cela est-il faux. Que Vous vous êtes détourné de nous... Que l'homme est un loup pour l'homme, que la vie est fausse et vaine, que comme le disait Céline : "la vérité de la vie c'est la mort "?
Voilà tout. J'ai peur...
Bernard-Blaise Posso, National Coalition to Abolish the Death Penalty